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Arts - L'islam entre au musée

Le Qatar vient d’ouvrir au public le musée d’Art islamique le plus grand du monde, dessiné par Pei et Wilmotte. « La Renaissance », dit un conservateur. Rien que ça ?

 

«Nous aspirons, à travers ce musée, à mettre en lumière la civilisation sublime et porteuse de paix de l’Islam. »

Le vent venu du Golfe souffle dans les plis du voile noir de la princesse. Qu’elle remet en place avec des gestes exquis, droite dans la nuit comme une figure de proue au pied de son nouveau palais. Couleur des sables, et éclairé comme une jeune mariée prête à éblouir le monde. « Il sera un phare , reprend la princesse, dressé le long du Golfe parmi d’autres lumières brillantes semées à travers les continents, à travers les capitales de la connaissance. »

Oubliez ce que vous croyiez savoir sur ces pays du désert, leurs émirs gavés de pétrole au prétendu mauvais goût, à l’islam rigoriste et aux harems bien fournis ! Oui, oubliez tout ! Cette jeune pousse enveloppée de soie noire, dont la voix décidée et la volonté de fer viennent d’inaugurer officiellement le plus grand musée d’art islamique du monde, est la princesse Al-Mayassa. Elle a 26 ans, c’est la fille de l’émir Al-Thani et de Cheikha Mozah, célèbre pour avoir souligné que le mot « connaissance » était écrit sept cent cinquante fois dans le Coran. Notre princesse, elle, a étudié dans les meilleures universités, parle un français et un anglais énergiques et veut en remontrer au monde entier. Et ce 22 novembre, c’est le grand soir : enfin ouvertes, les portes de son musée, embrasé par une cascade de feux d’artifice tirés pour 1 000 invités triés sur le moucharabieh. Tous les seigneurs de la région sont là, de Bachar el-Assad à Robert De Niro, ainsi que les stars de l’art contemporain sonnant et trébuchant. Damien Hirst et Jeff Koons, numéros un et deux du top 10 des artistes les plus bankable , croquent des amandes avec le bassiste des Rolling Stones en assistant aux festivités concoctées par l’agence Publicis Live. Trois magnifiques boutres à la coque cloutée, ambiance Henry de Monfreid à la chasse aux perles, viennent d’accoster au pied de l’ascenseur d’acier du musée, qui tourne sur lui-même avant de libérer sa cargaison d’invités. Flambant neuf et massif sur son île artificielle frangée de palmiers, bâti comme un empilement de cubes et d’octogones, subtilement décalés les uns par rapport aux autres pour offrir d’innombrables jeux de lumière, et conçu par un tandem de choc, le Sino-Américain I. M. Pei, l’homme de la pyramide du Louvre, incarnation du pouvoir de l’architecture et de l’architecture comme pouvoir, et le Français Jean-Michel Wilmotte ( voir encadré ).

Une fois à l’intérieur, le concept architectural crève les yeux : une coupole, invisible de l’extérieur, un lustre circulaire de 12 mètres, un atrium de marbre... Ce n’est pas un musée, c’est une mosquée ! Elevée comme une réponse spirituelle à la skyline de gratte-ciel qui se découpent dans le plus grand bow-window du monde, haut de 45 mètres. Oui, une mosquée muséale, décalée de 3 degrés seulement par rapport à la direction de La Mecque. Certains observateurs, retournés à l’extérieur, croyaient même deviner dans les angles de l’architecture le visage d’une femme voilée avec deux yeux perçants. Un peu fort, mais l’idée y est.

Ce musée est un défi. Une revanche sur tous les préjugés véhiculés par l’Occident sur le Moyen-Orient. Qui n’aurait pas ri, il y a dix ans, si on lui avait dit que ces terres ensablées se voulaient oasis culturelles, dotées de musées de classe internationale ? Qui n’aurait pas levé les sourcils en entendant parler d’« art islamique », au singulier ? On parle en effet plutôt d’« arts de l’Islam », au pluriel, car qu’y a-t-il en effet de commun entre la calligraphie d’un coran du VIIIe siècle et une tapisserie iranienne du XVIIe siècle représentant les amoureux Leila et Majnoun ? « Une civilisation », assène la princesse, sans exclure l’islam comme religion, dont elle aimerait que nous la comprenions comme « religion de tolérance, de savoir et de civilisation », en insistant sur le fait que toute une aile du musée sera dévolue à l’enseignement. Le message est clair : faire de cet émirat à tendance wahhabite, grand comme deux départements français, la Mecque de la culture. Dans les discours des officiels, le mot « renaissance » a été martelé. Le passionnant Hubert Bari, chargé des expositions temporaires, y mettrait presque une majuscule. « Tout comme les Médicis ont provoqué la Renaissance en Italie, la Renaissance du Qatar viendra des Al-Thani », déclare t-il en évoquant comment la reine Mozah a recueilli au Qatar l’artiste M. F. Hussein, le Salman Rushdie de la peinture, qui marche toujours pieds nus, pourchassé en Inde pour avoir représenté une déesse nue. Sans oublier d’énumérer les autres musées dont se dotera prochainement l’émirat, tous signés par les plus grands architectes du moment, d’Arata Isozaki à Jean Nouvel. Un musée national, un musée d’art arabe contemporain, un musée de l’orientalisme et un musée d’histoire naturelle... Rien que ça. « Nous venons juste d’acquérir un squelette complet de diplodocus », conclut-il.

Un encyclopédisme qui ne doit pas cacher les ambitions politiques et économiques de la famille de l’émir. Sous les vitrines, la guerre. Car ces projets en rafale sont aussi un défi lancé à la face de Dubai, et surtout à celle d’Abou Dhabi, qui entend lui aussi se doter d’un complexe muséal unique au monde en construisant cinq musées d’ici à 2018 sur l’île de Sadiyaat (l’« île du Bonheur »), dont un Guggenheim par Frank Gehry et le fameux Louvre des sables de Jean Nouvel. L’architecture façon Monopoly chic... « Sauf que le musée d’Art islamique a ses propres collections, contrairement au Louvre d’Abou Dhabi, qui devra les louer », ironise un conservateur en ajoutant : « Et peut-on vraiment parler d’un musée s’il n’a pas de collection propre ? » L’enjeu est de taille entre Abou Dhabi et Doha : décrocher le statut de « hub » culturel de la région. « Car le problème de tous ces pays, explique un responsable de Qatar Airways, c’est que la classe affaires descend de l’avion, mais que la classe éco continue. Il faut lui offrir une motivation pour rester un peu. » Des musées conçus comme des shopping-malls de luxe ? Warhol l’avait prédit. Anticipation d’un avenir plus ou moins proche, en outre, où les ressources naturelles, pétrole et gaz, s’épuiseront ? Oui, mais aussi une soif de prestige pour cette nouvelle génération du Golfe éduquée à l’étranger et pour laquelle la culture est également un enjeu de rayonnement personnel.

Une bataille sanglante s’est d’ailleurs jouée dans la famille même de l’émir, façon Dallas en keffieh. Qui est ce cheikh Saoud, dont tout le monde parle à voix basse dans les galeries ouatées du musée ? Le cousin de l’émir. Et l’homme le plus charismatique de la famille, murmure-t-on. Un Gatsby le magnifique doublé d’un collectionneur flamboyant, qui écumait les ventes aux enchères et fut considéré pendant cinq ans comme le plus gros acheteur au monde. Capable de payer dix fois une estimation pour avoir ce qu’il voulait. 500 000 livres sterling pour « La grande vague », de Gustave Le Gray, devenue la photographie la plus chère du monde. 1,3 million de dollars pour une dague moghole au manche de jade. Capable de traquer aussi, à coups de millions de dollars la page, les feuillets disséminés de par le monde d’un exemplaire rarissime du « Ramayana », afin de le reconstituer... Un dandy aussi, qu’on a vu se faire ouvrir un musée d’histoire naturelle londonien pour vérifier à quelle espèce appartenait la fourrure dont on lui avait fait des bottes. Peut-être avec une larme au coin de l’oeil, car cet homme se voulait protecteur de la nature et possédait un zoo particulier, avec cabines climatisées pour ses gazelles du désert... Ce serait lui, le visionnaire qui a voulu ce musée pour Doha ; lui, qui a réuni en dix ans seulement cette fabuleuse collection. « Quand on lui proposait un objet dans un catalogue, il achetait tout le catalogue », confie un témoin qui préfère rester anonyme. Et pour cause. En 2005, le cheikh est arrêté. Accusé par la famille d’avoir confondu l’argent de l’Etat et le sien. Mis au secret. Ses meubles Art déco et ses diamants confisqués. Circulez. A jamais damné, l’inspirateur de ce fabuleux musée ? Le soir de l’inauguration, certains l’ont aperçu. L’émir aurait même frotté son nez au sien, gage d’amitié en terre arabe. Un signe de pardon, ou d’adieu à jamais ? Finalement plus civilisés que les Médicis, ces Al-Thani. A Florence, on aurait sorti les poignards

Source- LePoint